L'huilerie disparue d'Arzviller
 


[ L'huilerie  ]

Au n°12 de la rue du Plan Incliné à Arzviller, (qui correspondait autrefois au n°84 de la rue Principale) a fonctionné une huilerie connue dans toute la région pour la qualité de ses produits. Le linteau au-dessus de la porte d'entrée porte fièrement la date de 1884, année de construction de la maison par l'arrière arrière-grand-père de l'actuel propriétaire, Kuchly Charles, le dernier huilier d'Arzviller. Nous l'avons rencontré et interviewé.

''Oui, j'ai encore fabriqué de l'huile comme mon père et avant lui son grand-père et ses aïeuls. C'était une tradition de notre famille que l'on appelle d'ailleurs gentiment, encore aujourd'hui, les '' Olimuller '' .

 

Huilerie d'Arzviller

L'huilerie disparue de Arzviller

Car à l'époque on ne connaissait pas d'autre force motrice pour activer la meule et le ruisseau, pourtant à proximité, ne fournissait pas assez d'eau pour actionner une roue à aube. Le cheval tirait aussi la charrette de livraison.
Mon père fut le premier à profiter de l'apparition des gros moteurs à huile lourde, à un seul cylindre, les Deutz allemands. Il en installa un chez nous et tous devint plus mécanique dans notre artisanat. Il n'y avait pas encore d'électricité au village. Mon père ajouta donc une dynamo au moteur et nous eûmes de la lumière dans toute la maison. Il tira même un cable jusqu'à l'église proche et amena la lumière sur l'autel et dans la nef. Cette installation fut démontée lorsque la ligne électrique communale fut construite.
Le cheval n'avait plus besoin de tourner en rond ! Au début, mes aïeuls travaillaient à façon, c'est-à-dire qu'ils extrayaient l'huile des produits que leur apportaient les gens. Ce que mon père et moi-même avons encore fait. On travaillait surtout des noix et du colza.
Ceux qui voulaient de l'huile devaient apporter les noix décortiquées, les cerneaux étaient alors concassés par notre machine puis écrasés sous la meule. Une huile coulait, c'était la meilleure ! Ensuite on passait les cerneaux au four pour les chauffer, on les emballait dans une toile grossière avant de les placer dans une grosse presse à vis pour en extraire l'huile de première pression que l'on mélangeait avec celle qui avait coulé sous la meule. Le client repartait avec son huile dans un bidon et ses tourteaux dans un sac après avoir payé le triturage. Les tourteaux étaient appréciés comme complément de nourriture pour les bovins.
On procédait de même avec les graines de colza, parfois avec les noisettes et les faines ramassées en forêt, (surtout pendant la guerre). Autour des années 1920, certains cultivateurs de Brouderdorff ont cultivé des pavots. Nous en avons extrait de l'huile. Je ne sais si ce serait encore autorisé aujourd'hui.
Nous pouvions, sur commande, fabriquer de l'huile de lin. Ce n'est pas une huile alimentaire, (elle est utilisée en peinture), et nous avions peu de demandes. On ne pressait pas d'huile d'olives ou d'huile d'arachides, sauf durant la dernière guerre et cela tout a fait par hasard. En 1940, durant les combats qui précédèrent l'arrivée des Allemands, une péniche chargée d'arachides fut bloquée dans le canal de la Marne au Rhin à l'écluse 18. Tous les habitants de la région se précipitèrent pour s'emparer des ''cacahouètes ''. Ils les emportèrent par sacs entiers chez eux. Si maladroitement et si hâtivement que la péniche, déchargée d'un seul coté, le plus accessible, faillit se retourner. Nous avons pressé des arachides pour les gens de la région jusqu'à la fin de la guerre, clandestinement bien entendu !
Lorsque la ligne de chemin de fer Paris-Strasbourg fut mise en service en 1851, mes arrière-grands-parents décidèrent d'exploiter l'huilerie à leur compte car le ''travail à façon'' est saisonnier. Tout en le conservant, ils engagèrent un courtier à Oberseebach et achetèrent le colza en Alsace. Les sacs de cent kilos arrivaient en gare d'Arzviller où ils étaient déchargés et transportés chez nous. Nous avions ainsi du travail toute l'année et pour toute la famille.
Deux frères faisaient, en charrette, une tournée de livraison durant la semaine. Ils fournissaient surtout les villes de Sarrebourg et Phalsbourg, mais aussi les villages jusqu'à la frontière franco-allemande d'Avricourt. Lorsqu'ils arrivaient dans une région importante comme Walscheid par exemple, ils dételaient dans l'auberge du lieu, entraient le cheval à l'écurie et prenaient leurs bidons à la main pour livrer leurs clients.
Cela allait du demi-litre versé dans un bol familiale jusqu'au bidon de cinq litres échangés chaque tournée. Il fallait, pour conserver ses clients, avoir de la bonne marchandise et être régulier dans les livraisons. Les frères emportaient aussi à l'occasion les tourteaux pour l'alimentation des animaux.

L'huile de colza était très appréciée. Le rendement était de un litre pour trois kilos de graines. Nous en fabriquions environ 80 à 100 litres par semaine. Les noix avaient le meilleur rendement : deux kilos de cerneaux donnaient un kilo d'une huile excellente mais qu'il fallait conserver à l'abri de l'air, du froid et surtout de la lumière pour éviter son rancissement.
Si la première guerre mondiale a été une épreuve car les matières grasses étaient contingentées, c'est surtout durant le dernier conflit que nous avons été durement surveillés. Les contrôles étaient permanents, les bureaucrates tatillons. Ce qui n'a pas empêché les triturations clandestines … (de nuit) !
Pourtant et paradoxalement, c'est la fin des restrictions en 1950 qui a provoqué la disparition de notre industrie. Les gens trouvaient maintenant dans les épiceries de l'huile d'arachide ou d'olive en abondance et sans odeur, raffinée et conditionnée dans des bouteilles d'abord en verre puis en plastique que l'on jetait. Il aurait fallu transformer toute notre fabrication et passer de l'artisanat à un stade industriel. Nous n'avions pas les moyens financiers pour entrer en concurrence avec les grandes usines et nous n'avions pas la place nécessaire pour nous étendre. Nous avons abandonné et choisi une autre activité.


Aujourd'hui, le cheval ne tourne plus en rond dans l'atelier désert, les meules arrêtées ne roulent plus avec leur bruit si caractéristique.
L'huile ne coule plus à Arzviller … mais nous avons le ''Plan Incliné'' mondialement connu !


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